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Fondation de villes

Christophe Badel

Cinq villes fondatrices : Dans le monde méditerranéen, la période antique savère fertile en création de villes mémorables en raison de la prédominance du modèle de la cité. Cellule de base de la vie quotidienne comme du système politique, la cité - polis en grec, civitas en latin - associe un territoire à une ville qui le dirige et lorganise. Structurellement, le fonctionnement politique stimule donc le dynamisme urbain. Bien des capitales prestigieuses de lAntiquité ont laissé une trace émerveillée dans la mémoire des hommes, de Thèbes en Egypte ou Babylone en Mésopotamie à Carthage en Afrique ou Athènes en Grèce. Mais certaines de ces villes occupent une place plus éminente dans lhistoire à cause de leur caractère fondateur. Dans leur cas, la fondation urbaine représente aussi un épisode fondateur de la culture méditerranéenne, car ces villes vont être érigées en modèles et en références. Telle est la logique du choix de ce dossier. Fondatrice, la création de Jérusalem (vers 1000 av. J.-C.) lest évidemment pour le peuple juif puisque la ville va devenir le point focal de sa religion et de sa culture. Même après la destruction du Temple par les Romains (70 ap. J.-C.), Jérusalem resta la référence suprême pour les juifs, qui exprimaient chaque année le désir dy revenir, jusquà ce que le sionisme concrétise cette aspiration au XXe siècle. Mais elle le fut aussi pour les chrétiens, qui la considéraient comme la ville idéale et le centre du monde : au Moyen Âge, les cartes plaçaient toujours Jérusalem au centre de la terre. Seule Rome, fondée en 753 av. J.-C., tint une place comparable dans limaginaire occidental tout en exerçant une influence concrète beaucoup plus grande dans le domaine de lurbanisme. Au sein de lempire romain, de nombreuses villes sinspirèrent, de près ou de loin, de son plan et de ses monuments. Linstallation de la Papauté en fit la capitale du catholicisme. A la Renaissance, la redécouverte de la culture antique en réactiva le modèle urbanistique de même que léducation humaniste diffusa largement les épisodes les plus fameux de sa fondation, qui portaient une certaine vision de la cité et de ses valeurs. Un tel rôle justifie amplement la présence de deux chapitres consacrés à la Ville éternelle . Dans le domaine de lurbanisme, Alexandrie, fondée en 332 av. J.-C., exerça une influence comparable car son plan géométrique simposa rapidement comme une référence. Aboutissement de la ville grecque, elle laissa aussi le souvenir dune grande capitale culturelle, symbolisé par sa Bibliothèque, récemment reconstruite. Constantinople, fondée entre 324 et 331 (la seule de ce dossier érigée après Jésus-Christ) lui succéda comme cœur de la culture grecque mais elle se voulait surtout lhéritière de Rome. Elle devint au Moyen Âge la ville par excellence aux yeux du monde orthodoxe, spécialement slave, mais aussi des musulmans, qui rêvaient de la conquérir. La réalisation de ce rêve en 1453 scella la fin dune époque - le Moyen Âge -, mais ne remit pas en cause la fonction de pont entre lOrient et lOccident remplie par la ville. Plus modestement, à léchelle de la France, Marseille, fondée vers 600 av. J.-C., joua un rôle analogue en servant de lieu de contact entre le monde grec et la Gaule. Au sens strict, elle fut la première ville de la France. Les récits : entre mythe et réalité : Il ne faut pas sy tromper : les récits de fondation urbaine sont des mythes, tels que lAntiquité les concevait, cest-à-dire des histoires dévoilant la nature ou le sens dune institution ou dune pratique. Mais en loccurrence, ces mythes présentent une forme historique. En règle générale, les sources littéraires sur le sujet sont des ouvrages historiques, histoires générales ou biographies de grands hommes. Dans certains cas, elles appartiennent au genre classique de lhistoire civique, lhistoire dune cité. LHistoire romaine de Tite-Live en est évidemment une version amplifiée et les mythes sur la fondation de Constantinople ont été rassemblés dans la collection des Patria au Haut Moyen Âge. Même le récit sur la fondation de Jérusalem fait partie des livres historiques de la Bible, bien quune telle catégorisation appartiennent à la critique moderne. Si le Roman dAlexandre, rapportant la création dAlexandrie, apparaît à nos yeux clairement romanesque, il nen prétend pas moins être un récit historique. La distance temporelle entre ces sources et lépoque de la fondation trahit toutefois la dimension mythique de ces récits. Si les récits sur Constantinople sont rédigés un à deux siècles après la fondation, ceux sur Rome et Marseille en sont éloignés de six à sept siècles. Sil faut en croire linterprétation actuelle, les passages de la Bible sur Jérusalem se seraient stabilisés sous le roi Josias, à la fin du VIIe siècle av. J.-C., soit quatre siècles plus tard. Il nen découle pas pourtant que ces récits soient des inventions pures et simples. Les auteurs disposaient eux-mêmes de sources dorigines diverses, plus ou moins proches des faits, disparues de nos jours. Sil date du IIe siècle ap. J.-C., le Roman dAlexandre est en fait le remaniement dun texte du IIIe siècle av. J.-C., et les historiens romains de lépoque augustéenne se sont appuyés sur les écrits des annalistes de la République. Ces sources véhiculaient dailleurs des versions contradictoires perceptibles dans le récit, même si celui-ci cherche en général à élaborer un discours unifié et cohérent. Cet ancrage dans la réalité historique se vérifie dans la confrontation du récit avec les restes archéologiques. Contrairement à une idée reçue, on ne note pas de contradiction systématique. La découverte dun mur du VIIIe siècle autour du Palatin et de traces dhabitat du VIe siècle sur la butte Saint Laurent confirme les datations des récits mythiques sur Rome et Marseille. Seul le cas de Jérusalem offre un contraste marquant. Le niveau du Xe siècle na livré aucune trace de palais ou de temple correspondant aux grandioses constructions attribuées par la Bible à David et Salomon. Cette compatibilité globale des récits avec larchéologie ne doit pas cependant amener à une croyance naïve dans la véracité du mythe. Les éléments historiques y ont été réélaborés dans le cadre dun discours dont la finalité nest pas la vérité historique. Une création continue : De prime abord, tous ces récits présentent une vision unitaire de la fondation urbaine. La ville a été fondée en une journée par un fondateur identifié et nommé, à la suite dune décision mûrement réfléchie. Le jour précis est souvent connu - cest le cas pour Rome, Alexandrie ou Constantinople -, ce qui permet de fêter lanniversaire de la ville et de tirer son horoscope. Car les villes sont analogues à des personnes pour les Anciens. La personne du fondateur marque très fortement lidentité de la cité même lorsquelle ne porte pas son nom : Jérusalem est la ville de David et Rome celle de Romulus autant quAlexandrie est la ville dAlexandre et Constantinople celle de Constantin. Pourtant, le récit lui-même montre bien que le jour de la fondation nest quun moment dans un processus beaucoup plus long. Jérusalem était une ville cananéenne avant que David ne la refonde et le processus de fondation ne se clôt quavec la construction du Temple, qui eut lieu dailleurs plus tardivement que la Bible ne le dit. Héritière de Troie, Rome fut précédée par deux fondations troyennes, Lavinium et Albe, et lédification de la muraille par Romulus ne garantit pas encore son avenir. Seul lenlèvement des Sabines lui procura les femmes nécessaires à sa reproduction. Il est possible que la fondation de Marseille par Gyptis ait été doublée par une nouvelle arrivée de colons un demi-siècle plus tard. Alexandrie nétait quune ébauche lorsquAlexandre linaugura et la ville fut réellement édifiée par les deux premiers souverains lagides. Quant à Constantinople, elle prit la suite dune colonie grecque très ancienne, Byzance, et ne devint véritablement une deuxième Rome que sous le fils de Constantin. Toutefois, pour le récit, le jour de la fondation savère bien fondamental car il annonce la destinée future de la ville, en insistant sur les rites ou les présages advenus à ce moment-là. La farine mangée par les oiseaux dAlexandrie ou le peuplement de Rome par les fugitifs des peuples voisins préfigurent le rayonnement universel de la première ou la domination impériale de la seconde. Le récit sur Constantinople offre la description la plus détaillée et la plus fiable des rites car certains étaient répétés lors de lanniversaire un siècle plus tard. La ville doit évidemment sa destinée glorieuse à la protection divine, que ce soit lEternel (Jérusalem) ou Mars (Rome), Zeus/Sérapis (Alexandrie) ou Dieu (Constantinople). Dans le récit sur Constantinople, le merveilleux païen cède progressivement la place au merveilleux chrétien, glissement annonçant lépoque médiévale.

Lieux et modèles : l'exemple des villes de fondation au ... Cette thèse se propose d'étudier le lien existant entre les lieux et les sites naturels d'une part, les modèles de cité de l'autre. Le contexte analysé est celui des villes de fondation, c'est-à-dire des villes planifiées et créées en un temps court, totalement constituées, résultant de modèles formels complets et le plus souvent engendrées par un pouvoir centralisé ou une

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9782110084859 ISBN
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